link Traduction de l'essai de Paul Graham. Celle-ci est encore un brouillon, merci de nous aider à Améliorer la traduction.

Le mot « Hacker »

Avril 2004

Pour la presse généraliste, un « hacker » est quelqu’un qui s’introduit dans des ordinateurs. Parmi les programmeurs, cela signifie un bon programmeur. Mais les deux significations sont connectées. Pour les programmeurs, « hacker » évoque la maîtrise au sens le plus littéral : quelqu'un qui fait faire ce qu’il veut à un ordinateur – de gré ou de force.

Pour ajouter à la confusion, le mot « hack » a aussi deux sens. Il peut aussi bien être un compliment qu’une insulte. Quand vous faites quelque chose de sale, c'est un hack. Mais quand vous faites quelque chose de tellement malin qu’en quelque sorte vous changez la donne, c'est aussi appelé un hack. Le mot est plus souvent utilisé dans le premier sens que dans le second, probablement parce que les solutions sales sont plus courantes que les solutions brillantes.

Croyez-le ou non, mais les deux sens du mot « hack » sont aussi connectés. Les solutions sales et imaginatives ont un point commun : toute deux défient les règles. Et il y une progression graduelle entre simplement briser salement une règle (scotcher quelque chose à votre vélo) et briser une règle d'une façon débordante d'imagination (rejeter l’espace euclidien).

Le bidouillage est plus ancien que les ordinateurs. Quand il travaillait sur le projet Manhattan Richard Feynman avait pour habitude de se distraire en crochetant les serrures des coffres contenant des documents secrets. Cette tradition se perpétue de nos jours. Quand j’étais à l’université, un de mes amis hackers qui passait trop de temps au MIT avait son propre kit de crochetage. (Maintenant il gère un hedge fund, une entreprise pas si éloignée que ça.)

Il est parfois difficile d'expliquer aux autorités pourquoi on peut vouloir faire ce genre de choses. Un autre de mes amis a eu des problèmes avec le gouvernement pour avoir pénétré dans des ordinateurs. Ce n’était pas considéré comme un crime depuis très longtemps et le FBI a compris que leurs méthodes d’investigation habituelles ne marchaient pas. Les enquêtes de police commencent par un mobile apparemment. Parmi les mobiles habituels on compte : la drogue, l’argent, le sexe, la vengence. La curiosité intellectuelle n’était pas sur la liste des mobiles du FBI. En effet, le concept-même leur semblait complètement étranger.

Ceux qui exercent l’autorité ont tendance à être embêtés par l’attitude de désobéissance générale des hackers, mais cette désobéissance est un effet secondaire des mêmes qualités qui font d’eux des bons programmeurs. Ils peuvent rire du PDG quand il fait des discours creux et génériques, de la même façon qu’ils riront quand quelqu’un leur dira qu’un problème particulier ne peut être résolu. Enlevez l’un et vous perdrez l’autre aussi.

Cette attitude est parfois surfaite. Parfois, les jeunes programmeurs remarquent les excentricités de hackers éminents et décident d’en copier certaines pour paraître plus intelligents. Cette pâle copie n’est pas seulement ennuyeuse ; cette attitude irritante de frimeur peut réellement ralentir le processus d’innovation.

Mais même en tenant compte de leurs ennuyeuses excentricités, l’attitude rebelle des hackers est un réel avantage. J’aimerais que ces avantages soient mieux compris.

Par exemple, j’imagine que les personnes à Hollywood sont tout simplement déconcertées par l’attitude des hackers envers le copyright. C'est un sujet de fréquentes discussions passionnées sur Slashdot. Mais pour quelle raison les gens qui programment des ordinateurs s’intéressent-t-ils tant au copyright en particulier?

Partiellement parce que certaines entreprises utilisent des mécanismes pour empêcher la copie. Montrez une serrure à un hackers, et sa première pensée sera comment la crocheter. Mais il y a une raison plus profonde pour laquelle les hackers ressentent les mesures pour protéger la « propriété intellectuelle » comme une mise en danger de la liberté intellectuelle dont ils ont besoin pour faire leur travail. Et ils ont raison.

C'est en trifouillant dans les entrailles des technologies actuelles que les hackers ont des idées pour la prochaine génération. Non merci – diront peut-être les tenants de la propriété intellectuelle – nous n’avont pas besoin d’aide extérieure. Mais ils ont tort. La génération suivante de technologie informatique a, plus souvent qu'il n'y paraît été développée par des outsiders.

En 1977 il ne faisait aucun doute qu’un certain groupe de travail au sein d’IBM était en train de développer ce qui devait être la génération suivante des ordinateurs d’entreprise. Ils se sont trompés. La prochaine génération d’ordinateurs d’entreprise était en train d’être développée dans des perspectives totalement différentes par deux gars aux cheveux longs appelés Steve dans un garage à Los Altos. À peu près en même temps, les puissances coopéraient pour développer la génération suivante des systèmes d’exploitation officielle, Multics. Mais deux gars qui trouvaient Multics excessivement complexe s’en sont détournés et ont écrit le leur. Ils lui ont donné un nom qui était une référence sarcastique à Multics : Unix.

Les toutes dernières lois sur la propriété intellectuelle imposent des restrictions sans précédent sur le genre de déviation qui mène à de nouvelles idées. Auparavant, un concurrent pouvait utiliser des brevets pour vous empêcher de vendre une copie de quelque chose qu’ils avaient fait, mais ils ne pouvaient pas vous empêcher d’en démonter un pour voir comment ça marchait. Les toutes dernières lois rendent cela criminel. Comment pouvons-nous développer une nouvelle technologie si nous ne pouvons pas étudier la technologie actuelle pour comprendre comment l’améliorer ?

L’ironie c’est que les hackers l’ont bien cherché. Les ordinateurs sont responsables du problème. Les systèmes de contrôle à l’intérieur des machines étaient physiques : engrenage, manette et cames. La cervelle (et donc la valeur) des produits est au niveau logiciel, et ce, de plus en plus. Et en disant cela, je veux dire le logiciel en général : c’est-à-dire les données. Une chanson sur un 33 tours est physiquement marqué dans le plastique. Une chanson sur un disque d’IPod est seulement stockée dessus.

Les données sont par définition faciles à copier. Et Internet rend les copies faciles à distribuer. Donc ce n’est pas étonnant que les entreprises soient effrayées. Mais comme cela arrive souvent, la peur a brouillé leur jugement. Le gouvernement a réagi avec des lois draconiennes pour protéger la propriété intellectuelle. Ils veulent probablement bien faire. Mais ils ne réalisent pas que de telles lois vont faire plus de mal que de bien.

Pourquoi est-ce que les programmeurs s’opposent si violemment à ces lois ? Si j’étais un législateur, je m’intéresserais à ce mystère — pour la même raison que, si j’étais fermier et que j’entendais soudainement beaucoup de gloussements venant de mon poulailler une nuit, je sortirai pour enquêter. Les hackers ne sont pas stupides, et l’unanimité est très rare dans ce monde. Donc s’ils gloussent tous, peut-être qu’il y a quelque chose qui va de travers.

Se pourrait-il que de telles lois, bien que destinées à protéger l’Amérique, ne lui nuisent en réalité ? Réfléchissez-y. Il y a quelque chose de très américain chez un Feynman entrant par effraction dans des coffres-forts lors du projet Manhattan. C’est difficile d’imaginer que les autorités aient le sens de l’humour sur de tels sujets en Allemagne à la même époque. Peut-être que ce n’est pas une coïncidence.

Les hackers sont indisciplinés. C’est l’essence du hacking. C’est également l’essence de l’américanité. Ce n’est pas un accident si la Silicon Valley est en Amérique, pas en France, ni en Allemagne, ni en Angleterre, ni au Japon. Dans ces pays-là, les gens restent dans les clous.

J’ai vécu un moment à Florence. Mais après y avoir vécu quelques mois, j’ai réalisé que ce que j’avais inconsciemment espéré y trouver, c'était l’endroit que je venais de quitter. La raison pour laquelle Florence est connue, c’est qu’en 1450, c’était New-York. En 1450 c’était rempli de cette sorte de gens turbulents et ambitieux comme on en trouve à l’heure actuelle en Amérique. (Donc je suis retourné en Amérique.)

C'est au grand avantage de l’Amérique qu’une atmosphère propice à la bonne sorte d'indiscipline est présente — qui en fait non seulement la patrie des personnes intelligentes mais aussi celle des petits malins. Et les hackers sont invariablement des petits malins. Si nous avions un jour férié, ce serait le premier avril. Cela en dit long sur notre travail : nous utilisons le même mot pour décrire une solution brillante ou un affreux bricolage. Quand on migote un hack, nous ne savons pas toujours à 100% de quel type il s'agira. Mais tant qu'il s'agisse du bon type de mauvaise pratique, c'est bon signe. Étrangement, les gens pensent que la programmation est quelque chose de précis et méthodique. Les ordinateurs sont précis et méthodiques. Hacker, ça se fait dans la bonne humeur.

Dans notre monde, les solutions les plus répandues ne sont pas loins d’être de réelles blagues. IBM a sans doute été plutôt surpris des conséquences de l’accord de licence avec DOS, de la même façon que « l’adversaire » hypothétique doit l’être quand Michael Rabin résout un problème en le redéfinissant comme un problème plus simple.

Un petit malin va développer un sens aigu de ce qu'il peut se permettre. Et récement, les hackers ont senti le vent tourner. Depuis quelque temps, avoir un comportement de hacker semble assez mal vu.

Pour les hackers, les récentes atteintes aux libertés publiques semblent particulièrement menaçantes. Cela doit aussi étonner les profanes. Pourquoi nous inquiétons-nous autant pour les libertés publiques ? Pourquoi les programmeurs, plus que les dentistes, les commerciaux ou les paysagistes ?

Disons cela d'une façons plus compréhensible pour un élu. Les libertés publiques ne sont pas juste une décoration ou une bizarrerie de la tradition américaine. Les libertés publiques rendent les pays riches. Si vous faites un graphique du PIB par habitant par rapport aux libertés publiques, vous noterez une réelle tendance. Se pourrait-il que les libertés publiques en soient la cause et non la simple conséquence ? Je le pense. Je pense qu’une société dans laquelle les gens peuvent faire et dire ce qu’il leur plait, aura tendance aussi à être une société où les meilleures solutions l'emportent. Les pays autoritaires deviennent corrompus, les pays corrompus deviennent pauvres, les pays pauvres sont faibles. Cela me fait penser à une courbe de Laffer pour le pouvoir des gouvernement, de la même façon que pour les impôts sur le revenu. En tout cas, cela semble tellement probable qu’il serait stupide de ne pas essayer. Contrairement à une forte imposition, vous ne pouvez pas sortir d’une dictature s’il s'avère que c’était une erreur.

C'est pour cela que les hackers s’inquiètent. Le fait que les gouvernement espionnent les gens ne fait pas directement produire du mauvais code aux programmeurs. Cela conduit juste au final à un monde dans lequel les mauvaises idées l'emportent. Et parce que c’est tellement important pour les hackers, ils y sont particulièrement sensibles. Ils voient venir le totalitarisme de loin, comme les animaux sentent venir la tempête.

Ce serait ironique si, comme les hackeurs le craignent, les mesures récentes pour protéger la sécurité nationale et la propriété intellectuelle se retournaient contre ce qui a fait le succès de l’Amérique. Mais ce ne serait pas la première fois que des mesures prises dans une atmosphère de panique auraient des résultats opposés au résultat attendu.

Il y a un état d'esprit américain. Rien de tel que vivre à l'étranger pour le comprendre . Et si vous voulez savoir si quelque chose va nourrir ou nuire à cette qualité, il serait difficile de trouver meilleur groupe d'étude que des hacker. Parce que, plus que n’importe quel groupe que je connais, ils incarnent cet état d’esprit. Probablement plus proche que les hommes dirigeant notre gouvernement, qui dans leurs discours patriotiques m'évoquent davantage Richelieu ou Mazarin que Thomas Jefferson ou George Washington.

Quand vous lisez ce que les pères fondateurs avaient à déclarer, leurs paroles sont assez proches de celles des hackers. « L’esprit de résistance aux gouvernements » écrit Jefferson, « est tellement précieux à certains moments, que je souhaite qu’il soit toujours maintenu vivant. »

Imaginez un président américain dire cela de nos jours. Comme les remarques discrètes d’une vielles grand-mère, les paroles des pères fondateurs ont embarassé des générations de successeurs moins confiants. Ils nous rapellent d’où nous venont. Ils nous rappellent que c’est les gens qui violent les règles qui sont la source de la richesse et la puissance de l’Amérique.

Ceux en position d’imposer les règles veulent naturellement être obéis. Mais soyez prudent quand vous demandez quelque chose. Vous pourriez l’obtenir.